Didier Samain : Bühler et l’hypothèse de la langue

bandeau dossiers HELDossiers d’HEL n°2 :
Karl Bühler
Science du langage et mémoire européenne

Numéro dirigé par Janette Friedrich et Didier Samain
©  SHESL 2004

Présentation
Bühler et l’hypothèse de la langue
Didier Samain

Le premier février 2003, la Société d’Histoire et d’Epistémologie des Sciences du Langage organisait à Paris 1) sous le titre : Karl Bühler : science du langage et mémoire européenne, le premier colloque consacré en France au linguiste, médecin et psychologue K. Bühler (1879-1963).

Bühler, qui fut un membre actif de l’ “École de Würzburg” puis directeur de l’Institut de Psychologie de Vienne 2), dont les travaux s’étendent de l’époque comparatiste à la fin du distributionnalisme, qui est souvent considéré comme l’une des sources de la pragmatique, a fait l’objet d’importants travaux en Europe et aux Etats-Unis, mais, en dehors de quelques notions souvent décontextualisées 3)), reste mal connu, notamment dans le monde francophone.

Ce silence relatif peut s’expliquer de diverses façons. Il y a bien sûr à cela des raisons techniques, à commencer par l’absence de traduction en français. Il faut y ajouter la multiplicité des domaines abordés et le caractère axiomatisé de la formulation, qui en ont favorisé une lecture parcellaire. Quant aux raisons historiques, elles paraissent tout aussi évidentes : aux deux extrémités de son œuvre, Bühler s’est en effet trouvé en décalage vis-à-vis des paradigmes dominants. Sa conception sémiotique du fonctionnement langagier heurtait de front, au début de sa carrière, la psychologie wundtienne, et elle est restée relativement isolée à un moment où la sémiotique ne s’était pas encore constituée en discipline. Un phénomène analogue s’est reproduit beaucoup plus tard quand l’épistémologie typiquement européenne de l’auteur, réfugié aux États-Unis, s’est heurtée au béhaviorisme dominant outre Atlantique. Si cette émigration a eu des conséquences dramatiques pour Bühler, elle illustre du reste de manière plus générale la catastrophe survenue à l’ensemble du savoir scientifique européen. Les conséquences épistémologiques du départ, dans les conditions que l’on sait, d’une grande partie de l’intelligentsia européenne vers les Etats-Unis ont en effet été considérables, compte tenu de l’écart entre les paradigmes 4) européens et ceux qui dominaient outre Atlantique, et se sont généralisés ensuite. Ajoutons que les effets de cette rupture ont de surcroît été renforcés par la spécialisation devenue plus stricte des champs disciplinaires. Il en a résulté après-guerre un changement assez général des modèles et un relatif cloisonnement des savoirs, qui ont empêché que se reconstitue un espace scientifique européen analogue à celui de la décennie précédente.

Une caractéristique un peu déroutante de l’œuvre de Bühler pour le lecteur d’aujourd’hui, et peut-être aussi ce qui lui confère depuis peu une nouvelle modernité, est de fait son éclectisme apparent. Bühler avait soutenu une thèse de médecine et une thèse de philosophie, ce qui pouvait se comprendre à une époque où la psychologie n’était pas constituée en discipline autonome. Les raisons qui l’ont ensuite conduit vers la linguistique (ou vers le langage) sont sans doute complexes et sont abordés par plusieurs auteurs du présent dossier. Toutefois une chose est sûre : même s’il y a de bonnes raisons de penser que Bühler était au fait des travaux linguistiques de son époque, il n’est pas devenu “ linguiste ” au sens où on l’entend généralement aujourd’hui. Son œuvre ne s’est pas seulement constituée à la frontière de deux disciplines plus tard considérées comme disjointes, la linguistique et la psychologie, elle n’est pas seulement diverse par les domaines abordés, elle tente d’articuler des champs et des méthodes traditionnellement considérées comme hétérogènes, béhaviorisme et Denkspsychologi 5), théorie du langage et théorie du comportement, Gestalt et phonologie naissante, etc. À quoi il faut encore ajouter un rapport souvent complexe avec les courants philosophiques de l’époque (Wittgenstein et le Cercle de Vienne, Husserl et l’héritage néo-kantien) comme avec les écoles psychologiques (Berlin, Vienne et Würzburg). Cette tension permanente entre une volonté axiomatique, voire fondationaliste, explicite, et la diversité des champs et des méthodes correspondait très probablement à une tendance de fond chez Bühler, et elle ne facilite pas l’accès à l’œuvre. Le dossier qu’accueille le deuxième supplément électronique d’Histoire Épistémologie Langage reprend les interventions des différents participants au colloque Karl Bühler : science du langage et mémoire européenne, dont l’objet premier était de présenter au public francophone les principales facettes d’une œuvre dont la multiplicité fait tout à la fois la richesse et la difficulté. On l’a toutefois voulu un peu plus étoffé que le colloque lui-même. En s’appuyant le cas échéant sur les discussions qui ont suivi leur intervention, la plupart des auteurs ont en effet mis à profit les facilités offertes par l’édition électronique pour développer sans contrainte de longueur les points qui leur semblaient importants. Les organisateurs du colloque y ont par ailleurs ajouté une bibliographie des principaux travaux de Bühler, ainsi que la mention de quelques sites électroniques susceptibles d’intéresser le lecteur français. Celui-ci pourra en outre suivre de larges extraits des communications orales, qui ont été enregistrées et, lorsque les intervenants en étaient d’accord, filmées. Il pourra de même et enfin prendre connaissance de l’esquisse biographique brossée par Janette Friedrich au début de la rencontre.

Le colloque a réuni des participants, philosophes et/ou linguistes, spécialistes de l’histoire de la psychologie et/ou de la linguistique, qui en dehors de leur intérêt commun pour l’œuvre de Bühler, viennent d’horizons différents. Cette diversité, voulue par les organisateurs, a favorisé la variété des éclairages, ce qui a rendu la récurrence de certaines questions d’autant plus flagrante. Les lignes qui suivent présentent les principaux points abordés dans chaque article avant d’en dégager brièvement quelques traits transversaux.

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Dans son article intitulé “ L’éclectisme intellectuel et linguistique de Karl Bühler : de l’axiomatique aux schèmes cognitifs ” (voir texte), André Rousseau se propose de mettre en évidence l’“ épistémologie de la linguistique ” qu’est à ses yeux le programme de la Sprachtheorie. À cette fin, il retrace d’abord brièvement quelle fut la formation de Bühler, et rappelle les trois principaux courant de pensée européens avec lesquels Bühler a été en contact : l’école de Würzburg 6) et l’Erlebnispsychologie, puis le Cercle de Vienne (que Bühler se soit opposé au physicalisme n’empêchait pas selon Rousseau les points de convergence avec Schlick), et enfin le Cercle de Prague, dont Bühler élargit le fonctionnalisme à l’activité comportementale. Rousseau présente ensuite les principales caractéristiques théoriques de la “ sématologie ” de Bühler, qu’il essaie de situer par rapport à ses contemporains mais aussi par rapport à certaines théories actuelles. Il relève pour l’essentiel trois aspects. D’abord le caractère axiomatisé de la Sprachtheorie, dont les trois “ fonctions ” synthétisent en fait trois apports distincts, puisqu’elles regroupent la représentation [Darstellung] de Husserl, la manifestation [Kundgabe] de Wundt, et le déclenchement [Auslösung] que Bühler emprunte à Marty 7). La deuxième caractéristique est la distinction entre champ symbolique et champ déictique selon Rousseau, qui souligne que, si cette distinction n’est pas due à Bühler lui-même, ce dernier est en revanche le premier à avoir proposé une typologie systématique des déictiques. En ce qui concerne ensuite la notion de champ [Feld] 8), elle a d’après l’auteur de l’article deux acceptions distinctes. La première, qui s’exprime dans le couple Zeigfeld et Symbolfeld serait issue des thèses de K. Lewin, et correspondrait à une opposition entre secteur de la personne [Zeigfeld] et secteur de l’environnement [Symbolfeld]. La distinction entre “ valeur de champ ” [Feldwert] et “ valeur de symbole ” [Symbolwert] en revanche serait héritière de la notion d’Umfeld, de “ champ environnant ”, telle qu’elle apparaît dans la théorie des couleurs de Hering. Notons que Rousseau rapproche également la notion d’Umfeld de la définition frégéenne de la référence. Mais l’élément le plus original de la pensée de Bühler est selon l’auteur 9) la notion de schème syntaxique vide. On sait que chez Kant le schème est un intermédiaire entre sensibilité et entendement. Rousseau considère que le schème a une fonction analogue chez Bühler et voit dans cette composante kantienne une préfiguration des thèses connexionnistes actuelles. L’auteur souligne en conclusion le caractère fonctionnel de la sématologie. – Chez Bühler, le sens n’est pas une propriété objective des structures mais un élément fonctionnel. – Et il se demande dans quelle mesure Bühler a réussi à maintenir la spécificité du langage, lui qui opère avec des concepts qu’on serait aujourd’hui tenté d’appeler cognitifs plutôt que proprement linguistiques. Nous allons voir que cette question, centrale chez Bühler mais aussi pour les sciences du langage dans leur ensemble puisqu’elle engage l’existence ou l’absence d’un plan linguistique autonome, est abordée indirectement, voire directement, par l’ensemble des auteurs.

L’article de Frank Vonk (voir texte) pose des questions analogues, tout en suggérant que c’est dans sa perspective sémiotique que la démarche de Bühler trouve son centre unificateur. L’axiomatique de Bühler répond en effet selon lui à un programme explicitement théorique et fondationaliste, qui s’efforce de dépasser les coupures disciplinaires au profit d’une analyse des conditions d’emploi du langage 10), et cela notamment pour sa fonction “ représentative ”, la Darstellung. Cet objectif explique selon l’auteur que l’intérêt de Bühler pour les données empiriques n’ait été que médiat. Bühler, estime-t-il, a pris chez les linguistes ce qui pouvait étayer sa théorie linguistique (il se réfère du reste plutôt aux “ théoriciens ”, dont bien sûr Saussure), tout comme il semble s’être assez peu préoccupé de la pratique quotidienne de l’Institut de Vienne. C’est qu’il s’agissait essentiellement pour Bühler d’articuler ses propositions systématiques sur une théorie du langage et sur une philosophie. Et s’il aborde les objets de la linguistique à partir des différents points de vue disponibles à l’époque, ce qui lui importe est donc avant tout selon Vonk, le lien qui unit les fonctions psychiques et la description de ces fonctions à un niveau métalinguistique. Or ce niveau métalinguistique est celui de la sémiotique. L’argumentation de Vonk invite en effet à placer cet aspect à la base de la plupart des concepts de Bühler. La façon dont ce dernier théorise le phonème en fournit du reste une illustration particulièrement claire. Selon Vonk, en décrivant le phonème comme un phénomène inséré dans un contexte fonctionnel, qui fait apparaître certaines marques comme pertinentes, Bühler ne puise pas essentiellement dans la théorie phonologique, mais davantage dans la phénoménologie. L’opposition entre phonétique et phonologie n’est en effet pour lui qu’une manifestation particulière d’un processus plus général, qu’il appelle le principe de pertinence abstractive, et qui intervient tout aussi bien dans la reconnaissance des personnes, dans la constance phénoménologique des impressions acoustiques, etc. Qui intervient aussi et notamment dans le fonctionnement des signes et des concepts, lesquels possèdent dans la perspective de Bühler des “ marques pertinentes ” au même titre que les phonèmes. C’est également en fonction de l’“ axiome ” de la fonction sémiotique du langage qu’il faut, selon l’auteur de l’article, comprendre le recours de Bühler au concept de champ, ou de contexte 11). En ce qui concerne le phonème, c’est sa relation au contexte qui confère au son isolé sa signification. Mais l’important est de voir que cette notion de contexte fonctionnel substitue de manière plus générale une conception purement sémiotique à l’approche psychologique 12). De même, c’est le contexte qui permet des performances de compréhension impossibles hors contexte, de même encore la notion de champ fait de la relation prédicative non plus une association entre des représentations mentales, mais une relation logique 13). Ceci vaut enfin pour la Darstellung dans son ensemble, dès lors que ce qui doit être “ représenté ” ne dépend pas seulement du lexique, mais aussi de la syntaxe. Tout comme Rousseau, Vonk souligne sur ce point précis l’arrière-plan kantien de l’argumentation de Bühler, puisque la saisie du donné intuitif présuppose donc, dans l’acception large du terme, des structures grammaticales et syntaxiques. Toutefois Vonk évoque aussi d’autres aspects du kantisme de Bühler. – Bühler qui, rejetant le béhaviorisme strict dès qu’il s’agissait du comportement humain, insistait sur le caractère actif de l’appareil psychique. Vonk fait observer que cette conception le situait clairement dans la ligne de l’école de Brentano pour laquelle la psyché n’est pas seulement déterminée par des processus internes, mais toujours en relation avec un objet immanent à l’acte. L’auteur conclut son travail par deux questions : pourquoi les études de Bühler l’ont-elles conduit à l’axiomatique linguistique ? Comment s’articulent les axiomes psychologiques et sa théorie du langage ? Il apparaît du moins assez clairement que l’organon, la conception fonctionnelle du langage, fait de la langue dans sa multiplicité un système unitaire, et que, selon l’auteur, c’est de toute évidence dans la conception du langage comme phénomène sémiotique que le recours simultané de Bühler à la linguistique de son époque, à la psychologie, à la philosophie trouve sa cohérence. Ces remarques finales, qui concernent l’œuvre dans son ensemble c’est-à-dire dans sa durée, suggèrent donc que l’axiomatisation sémiotique fournit tout à la fois un principe théorique organisateur et un point d’aboutissement de l’œuvre, voire une cause efficiente sous la forme d’un postulat initial (celui du caractère de signe du langage) qui se serait peu à peu explicité dans l’œuvre. Nous reviendrons plus loin sur cet aspect.

Les relations de Bühler au contexte philosophique de l’époque, qu’abordent incidemment Rousseau et Vonk, font plus directement l’objet de deux contributions qui se complètent à plus d’un égard. Celle de Fiorenza Toccafondi (voir texte) qui, en reprenant au passage une formule un temps employée, celle de Bühler Kreis, met en évidence le fossé épistémologique qui sépare ce “ Cercle de Bühler ” et le Cercle de Vienne. Et celle de Kevin Mulligan (voir texte), qui montre par contraste la proximité entre Bühler et Wittgenstein. Bien que Bühler et les positivistes du Cercle de Vienne se soient pour l’essentiel ignorés, on sait depuis longtemps que des contacts ont existé entre les deux groupes. – Bühler et Schlick entretenaient de bonnes relations (et furent du reste les assesseurs de la thèse de Popper). À quoi il faut ajouter le rôle d’intermédiaires qu’ont pu jouer certains élèves de Bühler, Egon Brunswig en particulier. Mais lorsque le Cercle de Vienne eut entamé, sous l’égide de Neurath et Carnap, son tournant “ syntaxique ”, la divergence doctrinale par rapport à Bühler devint flagrante. Il est vrai que cette position, qui visait à rejeter toute forme de sémantique au profit de la seule relation logique entre énoncés, ne faisait pas partie du programme initial, plus phénoménologique, du Cercle de Vienne, et s’opposait directement à Schlick, qui s’efforçait au contraire de maintenir le lien entre empirisme et analyse logique. L’intérêt du travail de Toccafondi est toutefois de montrer qu’on ne saurait pour autant ignorer ce qui séparait les positions, par ailleurs proches sur certains points, de Bühler et de Schlick. L’auteur souligne par exemple que leurs réactions respectives aux thèses générales de la Gestalt en fournissent un indice révélateur. Il semble bien en effet que Schlick ait vu dans la thèse köhlerienne de l’isomorphie 14) un outil théorique ouvrant à une physicalisation de la psychologie, ce qui revenait à s’inscrire dans une perspective typiquement néopositiviste. Alors qu’à l’inverse, Bühler, tout en saisissant l’importance de certaines notions fondamentales de la Gestalt (à commencer par son principe fondateur, celui d’Übersummativität), n’a jamais caché son hostilité à l’école berlinoise qu’incarnaient notamment les thèses de Köhler et de Koffka. Cette conception physicaliste des processus psychiques présentait en effet à ses yeux le vice majeur de supprimer le rôle du sujet dans la perception 15). Toccafondi fait du reste observer que, même après la période “ syntaxique ”, l’écart entre les deux écoles ne se réduira pas vraiment, la réintroduction de la sémantique chez les néopositivistes s’étant faite dans le cadre extensionnaliste frégéen qui devait dominer la philosophie analytique jusqu’aux années 70. Face aux positions physicalistes du Cercle de Vienne, les positions de Bühler présentent selon l’auteur de l’article deux traits principaux. 1) Le fait d’abord que Bühler place au centre de sa théorie sémiotique la relation des signes au monde. – Un signe est un symbole en vertu de son application aux objets et états de choses 16). C’est du caractère central de cette relation au monde que découle simultanément l’importance la déixis. Non seulement Bühler rejoint ici les positions de Schlick, mais il souligne encore deux points. a) En affirmant d’une part le caractère radical de l’opposition entre déixis et nomination – dans sa perspective, la composante déictique du langage n’est pas réductible à des rapports de nomination. C’est même l’inverse qui se produit, dans la mesure où toute nomination s’ancre selon lui dans une déixis originaire, puisqu’il considère que la signification des termes dénominatifs est initialement acquise par désignation. b) En estimant d’autre part que le langage de la logique lui-même ne saurait s’affranchir totalement d’une composante déictique, celle qui s’exprime par des termes comme par conséquent, donc, etc., c’est-à-dire la relation d’anaphore. Toccafondi souligne au passage le malentendu qui fondait le reproche de subjectivisme adressé à Bühler par Neurath (lequel se proposait de bannir des termes comme “ je ” ou “ moi ” au titre de leur héritage métaphysique supposé). Un mot comme je selon Bühler est “ subjectif ” au même titre que les panneaux de signalisation : les uns et les autres reçoivent leur signification des circonstances concrètes de la communication. 2) Une deuxième caractéristique essentielle de la démarche de Bühler est l’intérêt de ce dernier pour la construction cognitive de la signification des unités lexicales. Fiorenza Toccafondi rejoint ici Rousseau et Vonk, en qualifiant de kantien 17) le traitement par Bühler de la vieille question des universaux, et en mentionnant à son tour le principe de la “ pertinence abstractive ” : ce n’est pas la totalité du concret, qu’il s’agisse du son ou de l’objet, qui sert pour la dénomination, mais seulement quelques “ moments ” pertinents. Toutefois, comme elle le souligne à juste titre, il est significatif que, pour rendre compte de cette sélection, Bühler en appelle à une notion, le schème, qui n’est pas linguistique, qui ne désigne pas non plus pas à proprement parler une “ image ”, mais une procédure cognitive. Une telle approche, à une époque où la seule sémantique possible s’inscrivait dans le cadre frégéen des valeurs de vérité, tout comme le recours à un outillage non linguistique pour éclairer le fonctionnement des signes langagiers, permet de mesurer l’écart qui séparait les conceptions novatrices de Bühler du positivisme logique.

En ce qui concerne Wittgenstein, on sait qu’il a plus ou moins fréquenté à Vienne les mêmes cercles que Bühler, et il y a toutes les raisons de penser que les deux hommes se connaissaient personnellement 18). Mais on sait également que sa position diverge de celle de Bühler sur un point fondamental : pour lui, le langage est dépourvu d’essence. A priori cette divergence est profonde et s’étend du reste jusqu’au style même, car l’écriture fragmentée des Investigations semble en effet aux antipodes de l’axiomatique fondationaliste de la Sprachtheorie 19). Le paradoxe est que ni cette opposition de fond, ni les propos peu amicaux que Wittgenstein passe pour avoir tenu sur son collègue 20), ne suffisent à effacer les ressemblances, parfois flagrantes, entre les deux auteurs. C’est à la mise en évidence de quelques-unes d’entre elles qu’est consacré le travail de Kevin Mulligan, à quoi l’auteur ajoute toutefois une thèse plus générale, en considérant que les Investigations philosophiques présentent, sous la forme un peu décousue qui est la leur, des thèses que l’axiomatique de Bühler expose de manière structurée, et auxquelles cette dernière pourrait donc fournir un ordre sous-jacent. Les points de convergence soulignés par Mulligan peuvent par commodité être regroupés en quatre grands aspects. 1) Premièrement Bühler met en place une taxinomie des usages du langage et des entités linguistiques, dont les exemples de Wittgenstein fournissent, selon Mulligan, des illustrations. Il faut notamment mentionner deux aspects. a) La distinction, déjà évoquée plus haut, entre déixis et nomination (on trouve chez Wittgenstein des exemples des différents types de déixis dont Bühler établit de son côté une typologie), et la thèse de l’acquisition déictique de la signification (Lerndeixis). Mulligan fait au passage observer que cette thèse se rencontre chez Husserl, mais qu’à la différence de ce dernier, Bühler attribue aux signes un caractère public et conventionnel. b) La distinction entre l’association, le “ vouloir dire ” (Meinen) et l’“ application ” (Zuordnung). Seule cette dernière relève des conventions d’une société, l’association étant un phénomène psychophysique, et le vouloir dire un épisode mental individuel. Ces distinctions bühlériennes se retrouvent inchangées au début des Investigations. 2) Pour Wittgenstein comme pour Bühler, les déictiques attestent d’autre part de l’existence de champs langagiers non linguistiques. Cela étant, Bühler opère un parallèle assez général entre communication linguistique et non linguistique. Il met ainsi en évidence deux phénomènes corrélatifs. a) Ainsi qu’on a pu le voir, le fait que tout mot a besoin d’un champ pour signifier, mais que ce champ n’est pas nécessairement propositionnel, puisqu’il peut aussi être une praxis (champ dit “ sympratique ”) ou être physique (champ “ symphysique). Or c’est précisément le recours à de tels champs qu’illustrent selon Mulligan certains apologues wittgensteiniens, comme le jeu de langage des maçons. b) Réciproquement, le fait que les champs ” synsémantiques “ possèdent eux-mêmes des correspondants non verbaux. Bühler mentionne par exemple les couleurs d’un tableau ou la portée dans la notation musicale. 3) C’est par ailleurs dans ce dernier cadre que Bühler aborde ce qu’il appelle des Zuordnungsgeräte, des médiateurs de la relation d’application, tel l’alphabet ou la numérotation, qui sont pour lui des ” classeurs “, arbitraires dans leur principe, mais, qu’ils soient ou non linguistiques, susceptibles d’organiser notre savoir à propos des choses. Selon Bühler, c’est précisément cette organisation qu’ils apportent à la succession brute qui les constitue comme champs, et leurs propriétés ne sont donc pas physiques mais conventionnelles – ils sont caractérisés par la ” pertinence abstractive “. Les aborder en termes purement physiques est pour Bühler l’équivalent d’une approche phonéticienne de la phonologie. Or, ici encore, tout cela se retrouve selon Mulligan dans certains exemples célèbres de Wittgenstein, et notamment dans celui du jeu d’échecs, dont les pièces et les champs auxquels elles appartiennent sont définis par des propriétés conventionnelles – ni matérielles, ni mentales. 4) Enfin l’article de Mulligan s’achève sur un cas où la proximité entre Bühler et Wittgenstein est particulièrement visible, en l’occurrence leur rejet commun de la théorie traditionnelle de l’ellipse 21) . Les exemples sont ici très analogues, tels celui (chez Bühler) du consommateur taciturne qui réclame ” un noir “ au café, et celui (chez Wittgenstein) du maçon qui se contente de dire ” dalle “ à son manœuvre. Ils visent à récuser le postulat qu’une proposition ” développée “ se trouverait derrière de tels énoncés, et à suggérer simultanément, en établissant une analogie entre langage et outil, que celui qui dit ” un noir “ reproduit un fragment d’énoncé disponible dans sa mémoire, et se comporte donc peu ou prou comme le bricoleur qui a besoin d’un marteau et prend l’objet qu’il a sous la main, lequel peut tout aussi bien être une brique ou une tenaille. Une telle équivalence instrumentale des outils langagiers correspond, ainsi qu’on l’a vu plus haut, à une thèse centrale de Bühler. Mulligan est donc conduit logiquement à poser une question en conclusion de son article : si les apologues de Wittgenstein illustrent les axiomes de Bühler concernant l’essence du langage, alors, soit Wittgenstein a échoué dans son projet fondamental (montrer que le langage est dépourvu d’essence), soit il resterait à préciser ce que l’un et l’autre, et sans doute plus généralement l’école de Brentano, entendaient par essence du langage.

Les deux derniers articles replacent l’œuvre de Bühler dans un contexte plus proprement linguistique. Celui de Janette Friedrich (voir texte) qui compare la conception du phonème chez Bühler et chez les Pragois, et celui de Didier Samain (voir texte), qui mentionne des équivalents du concept de champ chez des ” linguistes “ proprement dits. Les deux auteurs constatent toutefois que si les thèses de Bühler intègrent la pensée linguistique de leur époque, elles ne s’y réduisent pas pour au moins deux raisons. L’une a été mentionnée plus haut et tient au fait que le langage excède à ses yeux le cadre purement linguistique et propositionnel. L’autre porte plus précisément sur l’approche différentielle du signe ou du phonème qui passe pour caractéristique du structuralisme. Ainsi que le montre Friedrich, cette interprétation différentielle de la pertinence n’est, dans la perspective de Bühler, ni exclusive, ni même suffisante. Il ne fait guère de doute que Bühler, qui se propose dans sa Sprachtheorie de découvrir ce qui dans l’image sonore fonctionne comme élément diacritique, ait tout de suite saisi l’importance de la phonologie de Troubetzkoy pour sa propre théorie du langage. Friedrich amorce par ailleurs un rapprochement entre la ” sématologie “ bühlérienne et la ” sémiologie “ esquissée vingt ans plus tôt par Saussure et en conclut à l’existence probable d’un projet sémiotique général dans le premier tiers du vingtième siècle, caractérisé par la réintroduction d’une réflexion sur le signe que la période précédente avait tendu à évacuer. Cependant, si l’anti-substantialisme du Genevois 22) se retrouve dans le concept de ” pertinence abstractive “ de Bühler, l’auteur de l’article fait observer que ce dernier ne fait guère état du principe d’arbitraire du signe, central chez Saussure, mais entaché selon Friedrich de présupposés associationnistes. En revanche, et contrairement à Saussure, Bühler exige que représentant et représenté soient radicalement séparés, en soulignant notamment qu’ils entrent dans une relation asymétrique. C’est à partir de ce constat liminaire que Friedrich tente de préciser comment fonctionne chez lui le concept de marque. Selon l’auteur, la particularité de Bühler est de reconnaître, comme Troubetzkoy, que l’identification de marques pertinentes suppose l’existence d’un “système de référence” 23), mais de considérer parallèlement que ce caractère abstrait, différentiel, du phonème n’en représente qu’un des aspects. Les analogies auxquels il recourt – celle de la pièce de monnaie par exemple, dont la frappe ne peut être conçue sans la matière qui la réalise – suggèrent en effet qu’il reconnaît simultanément aux phonèmes des traits matériels, voire qu’il y identifie des ” marques “ dont les ” sonorités de mots “ seraient en quelque sorte naturellement pourvues 24). En attribuant aux images sonores une ” physionomie acoustique “ comparable aux traits du visage, Bühler, qui avance au passage l’argument que des traits purement différentiels ne suffisent pas à rendre compte des performances concrètes de discrimination, invite donc d’après l’auteur à relativiser le rôle discriminant des phonèmes. Et ceci le conduit à s’intéresser aux cas (tel celui d’un déictique comme moi) dans lesquels c’est au contraire la physionomie sonore, la Gestalt du mot, qui permet l’identification. Friedrich rapproche ces phénomènes de la critique bühlérienne de l’ellipse 25), en estimant que ces images acoustiques possèdent leur propre autonomie et, pas plus que les énoncés ” elliptiques “, n’ont besoin d’être référées à une structure implicite sous-jacente, en l’occurrence à un système phonologique. Il s’agit donc, selon l’auteur, d’une approche différente de la conception classique de la forme (dont la phonologie reste à ce titre héritière), qui est basée sur la distinction entre la réalisation matérielle et l’essence de la forme, et qui reconnaît en conséquence dans la ” langue “ un ordre spécifique, distinct de la ” parole “. Dans le cas présent au contraire, les ” formes “ sonores ne fonctionnent qu’individualisées par une matérialité sonore. Ce que Bühler illustre d’une analogie, celle de l’acteur dont les ” accidents “ matériels incarnent cette ” forme “ qu’est le personnage. Il s’agit là d’une interprétation particulière du rapport entre forme et matière que Friedrich suggère de rapprocher plutôt de la tradition physiognomique qui voit dans le corps le lieu privilégié de la connaissance du sujet 26). Quoi qu’il en soit, contrairement au structuralisme qui n’intègre les phénomènes de parole que dans la mesure où ils sont codifiés dans le système de la langue, Bühler considère donc, selon l’auteur de l’article, que les phénomènes langagiers méritent d’être analysés indépendamment d’une description préalable des formes 27). Cette approche des phénomènes linguistiques, qui les décrit comme “enchâssés dans la réalité” 28) et aboutit à relativiser fortement l’hypothèse même de la langue, fait selon Friedrich l’originalité des réflexions de Bühler, dont les analyses ne porteraient donc pas sur la possibilité d’établir un lien entre la langue et sa réalisation dans la parole 29), mais sur l’intrication entre langue et réalité. Pour qualifier cette démarche, l’auteur suggère de parler d’empirisme de forme, en entendant par là qu’elle ” se préoccupe de la manière dont les formes langagières sont perçues par le locuteur comme indiquant la spécificité de la matérialité des phénomènes langagiers “.

L’intrication entre langue et réalité fait également l’objet de l’article de Samain, qui souligne comme les autres auteurs le caractère ouvert que Bühler prête au langage, et rappelle que la notion de champ est un concept englobant, intégrant tout à la fois dénomination et déixis, sélection sémantique et sous-catégorisation, complétude syntaxique et complétude informationnelle. L’auteur attire également l’attention sur deux autres points, le fait que le sens n’est pas chez Bühler une propriété des structures, mais n’existe que dans un contexte interlocutif, et le fait que le fondement de la ” diacrise “ y est moins structuraliste que gestaltiste, car elle repose plutôt sur un contraste entre figure et fond. Ceci étant directement lié selon lui au caractère ” syntagmatique “ des oppositions dans le modèle de Bühler 30).
Samain fait toutefois observer que le vocabulaire auquel Bühler recourt a des origines diverses. Il mentionne ainsi le terme grammatical d’Ergänzung, de ” complémentation “, qui apparaît concurremment à la notion psychologique de champ, et il signale qu’on trouve par ailleurs chez des linguistes des notions très proches de celles de Bühler, par exemple chez Rozwadowski (1904), qui recourt aux notions de marque, de complémentation, et à celle de loi d’articulation binaire, analogue à la théorie bühlérienne des deux champs. Il mérite d’être noté, ajoute Samain, que tout en s’inscrivant dans le cadre de la grammaire historique, cette dernière notion aboutit chez Rozwadowski, comme celle de champ chez Bühler, à une généralisation ” cognitive “ de la syntaxe. Ces similitudes sont donc selon lui historiquement intéressantes, puisqu’elles suggèrent l’existence de rapports désormais invisibles entre des domaines scientifiques normalement perçus comme disjoints. Ainsi d’un lien historique possible entre la théorie comparatiste du Lautwandel et la conception structuraliste de la pertinence, ou encore, en synchronie, de similitudes entre théorisation psychologique et théorisation linguistique. Ce constat posé, Samain formule trois séries de remarques, concernant d’abord 1) les implications techniques de l’approche de Bühler, dont l’originalité tient moins selon lui à la thèse de l’incomplétude des signes qu’à la mise en cause de la spécificité du plan linguistique (dès lors que même le champ symbolique n’est pas nécessairement linguistique (voir texte)) et du caractère componentiel de la signification (dès lors que la signification ne se laisse par réduire en traits sémantiques). Bühler identifie des difficultés de ce type dans le traitement de certains lexèmes, mais aussi dans les tentatives de définir la phrase, qui résiste selon lui à toute approche formelle comme à toute interprétation en termes de représentation mentale ou de contenu logique, et ne se laisse appréhender qu’en termes d’action et d’usage. Samain rapproche ce constat des doutes exprimés par Bühler sur les possibilités objectives d’un traitement purement combinatoire du phonème. Ceci expliquerait l’appel de Bühler à des notions différentes comme l’interaction ou la Gestalt, et serait surtout l’indice des limites empiriques de l’ontologie dans les sciences humaines. Un tel constat au sein même d’une axiomatique à prétention fondationaliste constitue selon l’auteur une ambivalence non résolue de la démarche de Bühler. 2) D’autre part, malgré ses enjeux linguistiques, la place de la psychologie dans l’œuvre conduit Samain à un constat épistémologique plus général. Bühler associe en effet explicitement certains éléments centraux de sa théorie aux débats psychologiques de son époque, en attribuant notamment l’origine du concept de champ à la théorie des contrastes colorés de Hering, et celui de schéma syntaxique vide 31) aux expériences de l’école de Würzburg. Malgré ses critiques à l’égard des “Berlinois” 32), sa référence à la Gestalt est tout aussi explicite. Selon Samain, certaines positions adoptées par Bühler dans la Sprachtheorie sont difficilement explicables si on n’y voit pas la trace de questions antérieures, liées à la psychologie du début du siècle. Il souligne du reste que chaque pôle de l’organon correspond initialement à l’un des grands courants de la psychologie de l’époque. Or cette association, perceptible dans La crise de la psychologie (1927), ne l’est plus dans le texte de 1934. Samain en tire deux conclusions, d’une part quant au caractère illusoire d’une lecture purement ” synchronique “ d’un traité scientifique. Il voit d’autre part dans ce syncrétisme avoué l’indice d’un fait fondamental, à savoir que c’est en l’occurrence le discours scientifique lui-même (et non un réel supposé) qui sert de matériau primaire à la science. 3) Dès lors que la sémiotique sert chez Bühler à organiser le savoir disponible, son enjeu spécifique demande à être précisé, selon l’auteur de l’article, qui rappelle au passage un fait connu des spécialistes, à savoir la substitution progressive dans l’œuvre du vocabulaire de la cybernétique naissante à celui de la psychologie. Ce ” béhaviorisme modéré “ a répondu selon Samain au besoin de disposer de concepts génériques, susceptibles d’intégrer des domaines différents, transcendant l’opposition entre linguistique et non linguistique, et délestés de toute référence à des contenus de conscience. La sémiotique apparaît dans ce contexte comme une solution axiomatique commode, qui permet d’éviter aussi bien les apories traditionnelles de la subjectivité que celles induites par l’immanence structuraliste ou formelle.

Si l’on essaie de dégager quelques lignes générales des travaux qui viennent d’être présentés, nous voyons donc qu’elles convergent sur un constat théorique et méthodologique, celui des limites du principe d’immanence dans la théorie du langage. Bühler se rapproche des Pragois, voire de Saussure, par son anti-substantialisme (cf. Mulligan (voir texte) et Friedrich (voir texte)) et son rejet du physicalisme. – Il n’est pas techniquement possible selon lui de concevoir le mot comme simple flatus vocis 33). Mais ce qui le distingue aussi bien des structuralistes (cf. Friedrich (voir texte)) que du Cercle de Vienne, du moins du courant incarné par Neurath (cf.. Toccafondi (voir texte)), est l’intrication qu’il postule entre langage et réalité, en rejetant, pour des raisons à la fois théoriques et empiriques, tout approche qui supprimerait l’ouverture du langage sur le monde illustrée par l’opposition fondatrice entre champ symbolique et champ déictique et par l’enracinement déictique de la signification 34). Il a été souligné avec raison que Bühler était un théoricien plutôt qu’un praticien (cf. Vonk (voir texte)), mais sa réflexion sur ” l’essence du langage “ n’est pas pour autant de type déductif (cf. Mulligan (voir texte) et Samain (voir texte)). Malgré ses éléments kantiens, la philosophie de Bühler est empiriste. Et s’il critique le postulat d’immanence dont la vulgate structuraliste a prétendu faire son axiome fondamental, les raisons qu’il avance sont directement pratiques, fondées sur les conditions matérielles de la communication. C’est le cas par exemple lorsqu’il souligne le caractère factice d’une définition purement combinatoire du phonème, dès lors qu’on envisage les performances de communication réelles des interlocuteurs. Ce rejet du principe d’immanence et le recours à de concepts génériques comme celui de champ ont pour double conséquence de transcender certains découpages grammaticaux traditionnels (par exemple entre les ” niveaux d’organisation “ du langage), et de transcender simultanément la coupure entre linguistique et non linguistique (en mettant donc en cause la spécificité du plan grammatical) 35). Ainsi qu’on l’a vu plus haut, le concept de champ est en effet un concept générique, et Bühler attribue corrélativement au concept de langage une acception plus large que ce que le linguiste entend traditionnellement par ces mots. À la lecture du dossier ici présenté, ceci ressort nettement de deux façons. a) Dans le recours à des concepts ” cognitifs “ plutôt que proprement linguistiques 36). Un tel recours à un outillage non linguistique pour éclairer le fonctionnement linguistique, sans entraîner ipso facto le rejet de toute spécificité du plan grammatical, suppose en effet que ce dernier partage du moins un certain nombre de propriétés non triviales avec d’autres ” champs “. b) Dans le fait corollaire que non seulement Bühler identifie des champs langagiers non linguistiques, mais qu’il identifie en outre des propriétés ” linguistiques “ (la pertinence abstractive, l’” axiome “ des deux champs, et même l’existence d’un champ ” symbolique “) dans des systèmes non linguistiques (cf. Mulligan (voir texte), Friedrich (voir texte), Samain (voir texte)). Cette intrication du langage et du monde, qui rend aux yeux de Bühler certaines approches formalistes au mieux partiellement fictives (dans le cas de la définition combinatoire du phonème), au pis stériles et suicidaires (avec le tournant syntaxique du Cercle de Vienne), ne marquait peut-être un échec du principe même du formalisme, car il était surtout dû au fait que le seul formalisme disponible était de type combinatoire et déductif. En revanche, il est certain que cela conduit de manière un peu inattendue à rapprocher le physicalisme du Cercle de Vienne et le programme du structuralisme standard au titre de leur présupposé ontologique commun, celui de l’autonomie d’un objet ou d’une forme à décrire. Bühler leur oppose une approche fonctionnelle, et (qu’elle concerne des phonèmes, des énoncés ou leur sens) qui transfère aux usages et à leur contexte interlocutif une partie des propriétés traditionnellement attribuées aux structures. Il s’agit donc d’un changement important, qui dépasse le simple réglage pragmatique du sens par le contexte, car c’est l’hypothèse même de la langue comme système sous-jacent auquel devrait être référées les réalisations de parole (cf. notamment Friedrich voir texte)) dont Bühler se risque à mettre en question le caractère exclusif. Ceci vaut bien sûr pour la conception traditionnelle de l’ellipse (cf. Mulligan (voir texte), Friedrich (voir texte), Samain (voir texte)) qui prétend mesurer les énoncés ” elliptiques “ à l’aune de la phrase complète, mais, comme le souligne Friedrich, ceci vaut tout autant pour la conception pragoise du phonème. Il n’est pas sûr qu’on puisse construire une axiomatique sur des principes de ce type (cf. Mulligan (voir texte) et Samain (voir texte)). En revanche la place de la psychologie 37)) dans l’œuvre apparaît dans ce cas double. Elle existe comme héritage chez le médecin et philosophe Bühler 38), à laquelle il emprunte des questions (concernant par exemple l’existence d’une pensée sans représentation), des concepts (notamment celui de champ) et des méthodes. Mais si la seule ” structure “ linguistique se révèle, dans la pratique ou dans l’absolu, insuffisante pour rendre compte du fonctionnement langagier, l’outillage psychologique fait alors aussi figure de solution alternative. Toccafondi souligne que les schèmes kantiens ne sont pas des images mais des procédures cognitives, qui révèlent l’intérêt de Bühler pour la construction cognitive des unités lexicales. L’apport de la psychologie serait dans ce cas aussi à comprendre comme une réévaluation du rôle du sujet agissant et connaissant face à la surévaluation formaliste de l’objet. L’axiomatisation sémiotique est le troisième et principal composant de la réflexion de Bühler sur le langage, à côté du matériel linguistique et de l’outillage psychologique. Ce programme sémiotique peut se comprendre de plusieurs façons. Ainsi que le suggère Friedrich, il est vraisemblable qu’il correspondait à un air du temps dont le représentant le plus connu du monde francophone est sans conteste Saussure. Mais d’un point de vue plus théorique, il est simultanément permis de penser que, loin de contredire le programme psychologique 39), la sémiotique a pu apparaître à Bühler comme son aboutissement logique, définitivement débarrassé de tout substantialisme (cf. notamment Vonk (voir texte)). En d’autres termes, le projet d’une sématologie accomplit le programme psychologique, en lui évitant ce ” fourvoiement “ qu’est le psychologisme. C’est du moins ce que suggère le fait que le syncrétisme affiché par Bühler dans Die Krise der Psychologie, puis dans Sprachtheorie est sélectif. Sans doute l’axiomatique permet-elle d’organiser le savoir disponible, mais elle n’intègre pas tout le savoir disponible. Ainsi que nous l’avons vu, Bühler rejette les approches qu’il juge coupables, comme le courant physicaliste, de Stoffentgleisung, de fourvoiement substantialiste. Les pages qu’il consacre dans Die Krise… à Freud en fournissent une excellente illustration. Bien qu’elles ne soient pas mentionnées par les auteurs de ce dossier, il n’est pas inutile d’en dire brièvement quelques mots, car elles permettent d’éviter tout malentendu sur le rôle de la psychologie dans l’œuvre. Bühler se livre en effet à une critique serrée de plusieurs concepts freudiens, notamment de celui de répétition, mais le reproche fondamental qu’il adresse à Freud est d’être un Stoffdenker, un penseur substantialiste. Ce qui se manifeste selon lui de multiples façons, par exemple dans le recours à des facteurs objectifs, voire physiologiques, pour expliquer la psychogenèse 40). Ou dans le caractère purement rétrospectif du principe de répétition. Du point de vue méthodologique, Bühler compare le Wiederholungszwang freudien à l’attitude qui voudrait en linguistique retrouver une signification étymologique encore vivante dans chaque signification. Le linguiste, observe-t-il (2000 [1927] : 200), évacue cela d’un mot : changement de signification. Il faut ici se souvenir que l’inanité méthodologique de ce type de recours au passé pour comprendre le présent s’était trouvée à l’époque de Bühler doublement démontrée. Chez les linguistes qui, de l’intérieur même de la tradition comparatiste (c’est-à-dire bien avant l’avènement du ” structuralisme “), avaient reformulé en termes non plus substantiels mais formels les concepts d’indo-européen et de langue mère. Et aussi chez les psychologues. – Bühler évoque dans ce cadre la vieille explication de la perception de la constance des couleurs par la mémoire des perceptions antérieures, qui venait d’être définitivement falsifiée par les théories de Hering et de ses collaborateurs. Pour toutes ces raisons, la libido freudienne lui apparaît donc comme l’exacte antithèse de la Gestalt, un concept héritier de la conception fechnérienne de la force, dans l’ignorance du facteur formel. Une telle ignorance est le signe aux yeux de Bühler d’une épistémologie archaïque. Freud est un Stoffdenker, coupable dans son domaine d’un fourvoiement substantialiste analogue à celui que Bühler pointe dans l’approche phonéticienne de la phonologie, dans la conception du signe comme flatus vocis, ou encore dans l’interprétation psychophysique de la Gestalt. C’est précisément un tel fourvoiement que la sémiotique devait permettre d’éviter par son caractère formel et fonctionnel.\\
Une autre fonction de la sémiotique est bien entendu qu’elle permet l’axiomatisation, ou plus exactement ce que Bühler entendait par là, c’est-à-dire la formulation de règles empiriques suffisamment génériques pour formaliser toute situation de communication possible. Nous avons vu plus haut (cf. notamment Rousseau (voir texte)) que l’organon synthétise trois traditions distinctes. Or pour qu’une telle intégration fût possible, il fallait un langage unique. Ce langage est celui d’une psychologie décantée, c’est celui de la sémiotique, ou encore de la cybernétique 41). Ce constat répond partiellement à la question posée par Vonk et par Friedrich : pourquoi Bühler a-t-il été conduit à une Sprachtheorie ? On se souvient que Saussure voyait dans la linguistique la science pilote au sein de cette science plus générale qu’il appelait pour sa part sémiologie et Bühler sématologie. Ceci ne signifie cependant pas que les positions des deux chercheurs aient été tout à fait similaires. Du point de vue terminologique, Bühler tend à distinguer Linguistik, qui désigne, comme c’était la règle dans le monde germanique, la description empirique des langues 42), et Sprachwissenschaft, qui ne signifie pas exactement la ” linguistique générale “, car Sprache en allemand signifie à la fois ” langue “ et ” langage “. La question est donc de savoir si la Sprachtheorie est une théorie générale de la langue ou une théorie du langage. Ce n’est certainement pas une théorie de la langue, si on entend par langue un système de référence abstrait auquel les réalisations empiriques devraient être référées. Une langue de ce type n’est qu’un artefact de grammairien dans la perspective de Bühler. Il s’agit plus vraisemblablement d’une théorie du langage, c’est-à-dire une théorie censée décrire sous forme systématisée les conditions pragmatiques de l’interaction langagière, parmi lesquelles un éventuel ” système “ linguistique est un facteur parmi d’autres. On le voit, la question est aussi de savoir où gît véritablement la systématicité, dans les choses, dans le sujet, ou dans le modèle qui rend compte de leur interaction (ceci aussi est une question kantienne). En soi les artefacts sont souvent d’utiles béquilles méthodologiques, à condition d’éviter le fourvoiement substantialiste, cette idolâtrie de l’objet. Le nominaliste en conclura que la croyance à la langue est au linguiste ce que la croyance en Dieu est au théologien : un artefact qu’il prend pour une entité. Mais si la croyance en Dieu échappe à la mise en discussion, il possible et nécessaire, sauf à suivre les imposteurs qui s’efforcent d’annuler la différence entre science et fiction (ou entre philosophie et littérature), d’amener à discussion scientifique la croyance à la langue. L’oeuvre de Bühler y contribue.

Didier Samain

Outre la revue Histoire Épistémologie Langage qui accueille ce dossier consacré à Karl Bühler, le signataire de ces lignes tient à remercier Jacques Guilhaumou, Président de la Société d’Histoire et d’Épistémologie des Sciences du Langage, et Sylvie Archaimbault, Directrice de l’UMR 7597 ” Histoire des Théories Linguistiques “ (Paris 7), sans le soutien financier desquels la rencontre elle-même n’aurait pu avoir lieu. Je suis très redevable à la compétence d’Élisabeth Lazcano, qui a sélectionné avec moi les séquences de l’enregistrement original et s’est chargée de la réalisation technique du dossier – la forme matérielle du document final est son oeuvre. J’exprime enfin toute ma gratitude à Janette Friedrich, co-organisatrice du colloque, tant pour sa lecture attentive du dossier et la pertinence de ses observations que pour l’aide matérielle qu’elle m’a apportée tout au long de ce travail.

1) Sous la responsabilité de Janette Friedrich (Université de Genève) et Didier Samain, (Université de Paris 7).

2) Ce fut l’un des plus importants laboratoires de psychologie de l’entre-deux guerres.

3) Comme l’Organonmodell, le plus souvent réduit à une simple préfiguration des “fonctions” jakobsoniennes. (Pour Bühler, le langage est un organon, un instrument, centré sur trois pôles : quelqu’un – à quelqu’un – à propos des choses

4) On emploie ici ce terme par simple commodité, dans une acception très générale de “forme dominante de scientificité”

5) La Denkpsychologie, “ psychologie de la pensée ”, qui tentait de dégager la spécificité des processus intellectuels supérieurs, n’est pas très éloignée de ce qu’on regroupe aujourd’hui sous le nom de “ sciences cognitives ”.

6) L’Institut de psychologie de Würzburg (connu sous le nom d’ Ecole de Würzburg) a été créé en 1896 par Oswald Külpe (1862-1915). Cette école est surtout connue pour s’être opposée aux thèses associationnistes de Wundt. On lui doit en autres la mise en évidence du rôle des processus mentaux supérieurs dans la mémorisation, et la démonstration expérimentale de l’autonomie de la syntaxe

7) Sinon dans leur esprit, du moins dans leur contenu, il s’agit des notions popularisées par Jakobson sous les appellations de fonctions “ référentielle ”, “ expressive ” et “ conative ”

8) Bühler pose qu’un élément ne prend sens que dans un “ champ ” ou un contexte. Ceci sera développé plus bas

9) Rousseau mentionne notamment un passage célèbre de la Sprachtheorie, cité également par un autre intervenant, dans lequel Bühler résume les expériences qu’il avait menées en 1907 dans la ligne de l’école de Würzburg sur la pensée sans représentation.

10) En parlant de l’approche “ actionnelle ” du langage par Bühler, Vonk rejoint sur ce point l’une des conclusions de Rousseau.

11) Bühler tend en fait à réserver le mot contexte à l’environnement langagier, en donnant à champ une acception plus générique (ce dernier peut désigner un “ contexte ” pragmatique ou physique). Mais le principe est le même : une unité ne prend sens qu’en relation à son environnement.

12) Dont Bühler reproche à Troubetzkoy de ne pas s’être suffisamment affranchi dans sa phonologie. En fait, psychologie et sémiotique ne sont pas nécessairement antagonistes dans la conception de Bühler, ainsi qu’on le verra dans la dernière partie de cette préface.

13) Elle est en effet beaucoup plus proche de la définition frégéenne de la prédication que de la conception classique. C’est d’ailleurs ce que suggère implicitement Rousseau.

14) Les partisans de l’isomorphisme postulent l’existence de rapports, disons d’isologie, entre structures physiques macroscopiques et contenus phénoménaux. Toutefois ce postulat physicaliste, qui peut naturellement recevoir des interprétations plus ou moins matérialistes, ne constitue pas en soi un axiome constitutif de la Gestalt.

15) Nous avons vu ci-dessus qu’un reproche adressé par Bühler au béhaviorisme strict est d’ignorer la dimension d’acte constitutif selon lui de la relation de signification. Outre l’arrière-plan kantien de certains concepts bühleriens qui a déjà été souligné, cet aspect “ husserlien ” était bien évidemment fort éloigné du néo-positivisme, y compris dans la version empiriste qu’en proposait Schlick.

16) Toccafondi rappelle que Bühler n’hésite pas à qualifier la suppression de cette relation de “ suicide scientifique ”. À la date et en ces lieux, ceci revenait à dire “ suivez mon regard ” en désignant, sans qu’il fût même besoin de les nommer expressément, Neurath et Carnap.

17) L’auteur souligne toutefois simultanément un autre aspect de la sémiotique de Bühler : l’importance qu’elle accorde à l’intersubjectivité. Notons qu’il s’agissait d’un point fort débattu au sein du Cercle de Vienne, et que ce fut même une raison qui a conduit à rejeter l’approche phénoménologique défendue par Schlick.

18) Ils s’étaient rencontrés en 27 chez la sœur de Wittgenstein, comme le rappelle dans son article F. Toccafondi.

19) Force est de constater que la laborieuse traduction française des Philosophische Untersuchungen ne restitue ni la concise élégance, ni l’anti-académisme délibéré du style de Wittgenstein. Le résultat confine ici au contresens car chez ce dernier, loin d’être ornemental, ce parti pris stylistique répond au contraire à un mode d’exposition spécifique, qui illustre la thèse fondamentale : le langage n’est pas une affaire d’ontologie. L’écriture de Bühler était bien différente.

20) L’anecdote veut qu’il ait qualifié Bühler de charlatan.

21) L’un comme l’autre considèrent qu’en prenant comme référence la phrase ” complète “, on érige en absolu un simple modèle grammatical. Il s’agit là d’une thèse que les sciences du langage contemporaines sont aujourd’hui en mesure de pousser à son terme en traitant la phrase comme un artefact méthodologique, dont l’avènement métalinguistique est du reste historiquement datable. Ce qui n’était sans doute pas le cas durant la première moitié du vingtième siècle.

22) Friedrich fait bien sûr allusion à ce qui est accessible à la date, c’est-à-dire au CLG.

23) Certains passages de Troubetzkoy cités par Friedrich méritent d’être rapprochés des remarques sur les Zuordnungsgeräte évoqués ci-dessus.

24) L’auteur en vient, comme Vonk, à se demander pourquoi cette approche psychologique du phonème a conduit cet héritier de l’école de Würzburg à une théorie du langage.

25) Cf. ci-dessus les remarques de K. Mulligan.

26) Dans une telle perspective, on peut sans doute distinguer un ” dehors “ d’un ” dedans “ qui lui sert de support (subjectum), mais cela n’entraîne aucun dualisme de type cartésien. L’idée de Friedrich est que Bühler applique un modèle de ce genre à la (re)connaissance du mot.

27) Qu’il s’agisse de la ” langue “ ou de la ” compétence “.

28) Les propos, voire les citations, de Friedrich rejoignent ici des points exposés plus haut.

29) Ce qu’illustrerait par exemple la perspective d’un Benveniste.

30) L’argumentation de Samain sur ce point, tout comme plus bas sur la question du phonème, est très proche de celle de Friedrich.

31) Ainsi qu’on l’a vu, ces deux faits sont également évoqués par Rousseau.

32) Cf. ci-dessus note 14.

33) Cf. Toccafondi. Dans ce contexte, le schématisme kantien évoqué par Rousseau, Vonk et Toccafondi fait figure d’alternative au physicalisme. En ce qui concerne la critique du nominalisme, il n’est toutefois pas certain que Bühler ait saisi la portée logique d’une autonomisation de l’écriture symbolique à l’égard de la représentation. Et l’argument du caractère déictique de l’anaphore présente sans doute des faiblesses analogues. Mais ce problème peut être éludé ici.

34) Mentionné par Toccafondi et Mulligan.

35) L’’intérêt de la démarche est que, chez Bühler (contrairement par exemple à certaines extensions du ” structuralisme“, qui ont plus tard cumulé scientisme et usage métaphorique des concepts), des notions comme celle de langage ou de symbole sont de véritables concepts, c’est-à-dire pourvus d’une acception technique (le béhaviorisme sert ici de garde-fou méthodologique contre les risques de glissement métaphorique). Et qu’il s’agit donc de questions scientifiques, c’est-à-dire sérieuses. Sur le contenu empirique que peut recevoir aujourd’hui ce type de problèmes, je me permets de renvoyer à mon travail, ” Le langage et l’idiome : les partitions sur l’espace grammatical au vu de quelques pathologies “ (Sémiotiques 18/19, Incidences de l’impossible dans le langage, décembre 2000, p. 31-63) et, plus généralement, à l’ensemble des articles de ce numéro.

36) Cf. Rousseau, Vonk, Toccafondi, qui tous les trois insistent sur le ” kantisme “ de Bühler.

37) Si on entend par cela, non pas la psychologie expérimentale, mais une réflexion générale sur la cognition initiée par Kant et illustrée ensuite par la psychologie de la pensée (Denkpsychologie

38) Comme on l’a dit plus haut, ce cursus n’a rien d’atypique à une époque où la psychologie n’est pas constituée en discipline.

39) Au sens indiqué précédemment.

40) Le statut logique exact de cet aspect narratif, ou romanesque, de la théorie n’est jamais précisé chez Freud.

41) La cybernétique permet comme la sémiotique d’éviter le psychologisme et, si on se place dans la perspective de Bühler, elle en est même une sorte d’aboutissement naturel. D’abord bien sûr en ce qu’elle est une théorie des systèmes, mais aussi, peut-être, dans la mesure où elle intègre l’ensemble des ” fonctions “ du langage plus aisément que ne peut le faire une tradition sémiotique moins systématisée, que son héritage philosophique incite à privilégier la Darstellung. Ces points ne peuvent être exposés en détail ici.

42) Il ne faut pas oublier que le mot lui-même n’est devenu usuel qu’avec la grammaire comparée. Sprachwissenschaft est plus ancien. Bien qu’il ne soit pas possible d’établir une règle absolue, Bühler dit plus volontiers Linguist et Linguistik pour évoquer une analyse empirique, c’est-à-dire pour désigner les ” linguistes “, qui décrivent les langues naturelles. Linguistik pourrait donc quasiment être glosé par grammaire : ce qui est linguistik chez Bühler, c’est le fait grammatical. Ceci explique qu’il puisse évoquer ” le contact de la théorie du langage [Sprachtheorie] avec les problèmes quotidiens des linguistes [Linguisten] “ (1934 : 86).

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